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Écrit par
Rémi

Good Cop - Bad Cop

Dimanche 9 décembre 2007 à 22:43 | Dans la catégorie Opinions / tribune

Où le directeur du CERNA contredit le plus médiatique de ses chercheurs…


Pour toute personne intéressée par l’économie, il y a toujours quelque chose à gagner à faire l’effort de se lever avant 10:00 le samedi matin pour écouter l’éclairante et pédagogique émission Rue des Entrepreneurs de Didier Adés et Dominique Dambert. Titre de l’émission de ce samedi 8 décembre 2007, « Plus belle la vie dans le virtuel ? En tous cas, un monde qui vaut de l’or ». Un des principaux invités de cette émission, Gilles Le Blanc, professeur d’économie à l’École des Mines de Paris, directeur du CERNA et cosignataire de nombreux articles et ouvrages avec Mr. Olivier Bomsel dont j’ai analysé le dérapage la semaine dernière.


Alors devant son bol de café, on dresse l’oreille : va-t-on assister une nouvelle fois à la dénonciation des dérives « sectaires » des associations des consommateurs et la ridiculisation de leur « remèdes de bonne femme » ?


Que nenni et bien au contraire !!!


Morceaux choisis sous forme de verbatim commenté.


A Gilles Le Blanc de commencer « Dans le problème des contenus, le coût de production est nul donc on a une offre de contenu qui peut être potentiellement quasiment infinie. » Dominique Dambert, choquée par autant d’hétérodoxie, demande des explications, « Enfin le coût de production, il y a la matière grise quand même ? » A Gille Le Blanc de préciser : « Oui, il y a deux choses dans le coût de production, il y a le coût de fabrication du prototype donc d’invention de la musique, de rédaction d’un livre, de création d’un film qui est loin d’être nul en particulier dans le dernier cas. Le coût de distribution qui est quasiment nul et le coût de production qui comme il peut être maintenant amorti sur un nombre d’utilisateurs considérable, a tendance à baisser très fortement. Vous avez raison, il n’est pas nul mais il est devenu très faible donc il a du mal à servir de référent pour fixer un prix »


A Gilles Le Blanc de poursuivre : « Par contre l’offre étant devenue considérable, ce qui devient décisif pour ces biens là, qui sont des biens que l’on appellent d’expérience, c’est-à-dire, on ne peut pas savoir l’intérêt que l’on va trouver dans ce livre, dans ce film, ou dans cette musique avant de l’avoir entendu ou consommé une première fois, donc on ne sait pas du tout combien on est prêt à payer pour cela. Et donc ce qui est important c’est le service de signalisation, de conseil, d’orientation dans cette offre pléthorique pour nous amener vers les choses qui nous plaise et donc ce service pour se déployer et pour être vendu à un certain prix et bien il va fonctionner sur des logiques de réputation. Si ça a marché une fois ou si des amis vous le conseille, vous allez lui accorder une certaine valeur et donc un prix va pouvoir se fixer alors même qu’on n’a pas de référence, de comparaison matérielle classique. »


A ce moment là, je me dis que j’ai dû passer à côté de quelque chose. Mais Gilles Le Blanc ne me laisse pas le temps de reprendre mes esprits et enchaîne : « Dans le cadre du téléchargement, dont on parle beaucoup, il est clair que les niveaux de prix qui sont pratiqués aujourd’hui, qui sont des prix fixés dans des logiques de relation verticale entre les acteurs, correspondent mal à la demande et aux usages qui seraient souhaités par les utilisateurs et donc ça explique largement le décollage très très lent des offres, des plateformes de téléchargement légale au delà même de la concurrence du gratuit. »


En moins de trois minutes d’interview, Gilles Le Blanc s’inscrit en faux avec Olivier Bomsel mais aussi avec les recommandations de la Commission Olivennes.


Dans un premier temps, on peut tout de même s’interroger sur la subtilité sémantique de l’expression « concurrence du gratuit ». Mais il semble évident qu’à l’instant ou Gilles Le Blanc parle de « concurrence du gratuit », il ne fait pas référence au gratuit légal de type Deezer ou bien au gratuit autoproduit comme la musique disponible sur MySpace. Mais il fait bien référence ici, et si je me trompe je l’invite à me contacter au plus vite, à la « concurrence du gratuit » introduite par l’apparition des réseaux peer-to-peer.


Dans un second temps, on prend conscience que l’un des principaux co-auteurs de Monsieur Bomsel admet que les réseaux peer-to-peer ne sont pas les principaux responsables du décollage difficile des plateformes de musique légale. Il admet aussi que le niveau de prix de l’offre de contenus et l’inadéquation des caractéristiques de cette offre à la demande et aux usages est l’une des raisons les plus importantes.


Alors si on reprend l’ensemble des recommandations de la Commission Olivennes et que l’on essaye de repérer les recommandations qui correspondent à une volonté de faire baisser les prix de l’offre de contenus numériques et les recommandations qui visent à lutter contre le concurrence du gratuit. Nous faisons le constat suivant :



En considérant que l’abandon progressif des DRM correspond à une baisse des prix de l’offre de contenus numériques, sur les treize recommandations de la Commission Olivennes, deux correspondent à des engagements de baisse des prix et huit correspondent à la lutte contre la « concurrence du gratuit ». Gilles Le Blanc aurait été bien inspiré de partager ses conclusions de recherche avec son éminent collègue avant la rédaction finale du rapport Olivennes. Nous aurions pu ainsi éviter le non sens de cette liste de recommandations dont Gilles Le Blanc vient de démontrer l’inadéquation aux véritables déterminants de la crise que connaît l’industrie du disque.


Malgré le titre de mon post, je ne pense pas que la position de Gilles Le Blanc s’inscrive dans une stratégie de « bon flic – mauvais flic » avec Olivier Bomsel, je l’interprète comme le premier signe de la prise de conscience de l’impasse théorique, opérationnelle et juridique qu’implique le positionnement de leurs analyses sur les échanges de contenus sur Internet au cours des dernières années. Une nouvelle fois loin de moi l’idée de caricaturer la pensée de ces deux chercheurs qui ont montré dans certains de leurs ouvrages leur capacité à formaliser les enjeux de la numérisation au sein des industries culturelles (je recommande d’ailleurs chaudement à l’ensemble des lecteurs de ce post la lecture de l’ouvrage Le Dernier Tango Argentique, qui reste une référence pour l’ensemble des jeunes chercheurs dans le domaine) mais qui ont choisi dans le passé de recommander une approche de sécurisation des contenus et de répression des usages ne prenant en compte que les aspects industriels de l’impact de la numérisation des contenus et de leur distribution et d’exclure systématiquement la problématique de la demande et des usages.


Pour conclure, si le CERNA décide enfin de rejoindre une approche plus mesurée de la mutation actuelle, je les invite à prendre connaissance au plus vite des réflexions menées dans le monde académique et associatif sur le sujet et d’apporter leur expertise économique à l’ensemble des innovateurs français qui développent des applications afin de fournir aux consommateurs des moyens afin de se retrouver au sein de cette « offre pléthorique ». Car dans une économie où l’innovation est permanente et les usages non matures, l’analyse économique et sociologique est complexe et l’innovation est risquée. Il est, par conséquent, bien plus difficile de vendre aux acteurs de l’industrie en crise des concepts comme « importance de l’information », « bundling » et « abonnement » que d’essayer de recréer sur Internet la FNAC de Chatelet Les Halles avec ses vigiles à l’entrée, ses marqueurs numériques anti-vol et ses caméras de surveillance.


Pour finir une nouvelle fois par une pirouette historique, je vous propose de prendre connaissance du texte suivant : « Selling Wine Without Bottles: The Economy of Mind on the Global Net » écrit par John Perry Barlow. Au milieu de la lecture, je mets l’ensemble des lecteurs de ce post au défi de deviner en quelle année a pu être écrit cet article.


Afin de ne pas être taxé d’avoir perverti la pensée et les propos de Gilles Le Blanc, je suggère à chacun d’écouter gratuitement en podcast ou en streaming cette émission qui est disponible pendant 60 jours après sa diffusion radio sur le site de France Inter (pour info, l’entretien téléphonique commence à la 34eme minute). Je mets aussi en ligne un verbatim complet de l’entretien retranscrit par mes soins.



2 commentaires

  • vivamusica 10 décembre 2007 à 10:50

    Au moins, on est face à une analyse économique qui tiens la route. Merci encore pour l'info !

  • Moriarty 12 décembre 2007 à 23:53

    Quel Talent.
    Si je pense qu'un rôle d'acteur n'est toujours pas d'actualité dans les productions Bomsel, en revanche un poste de chercheur associé au sein du Cerna redevient possible. Tout ceci sans se renier. Chapeau l'artiste.
    Moriarty

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