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Écrit par
Rémi

Haut les mains vous êtes CERNA !

Dimanche 2 décembre 2007 à 22:04 | Dans la catégorie Opinions / tribune

Je ne voulais pas alimenter le débat sur le sujet du piratage des contenus sur Internet qui ne cesse de rebondir sans fin depuis l’apparition de Napster, mais le Rebonds d’Olivier Bomsel, économiste membre de la Commission Olivennes, publié dans Libération me pousse à me saisir de mon plus beau clavier pour donner mon avis.


Je ne m’attarderais pas sur le ton tristement péremptoire utilisé par Mr. Bomsel tout au long de cet article. Le registre des mots employés dans ce brûlot finit, à lui seul, par jeter le discrédit sur l’intégralité du travail entrepris par la Commission Olivennes, à moins qu’elle ne s’affranchisse rapidement des propos émis par l’un de ses membres constitutifs.


Essayons néanmoins dans ce post d’éclairer la genèse possible de cet article et d’insister conséquemment sur la nature biaisée et spécieuse des préceptes économiques qui ont pu alimenter au moins une partie des travaux et donc des recommandations de la Commission Olivennes.


Comme le souligne Alban Martin mais aussi de nombreux observateurs avisés du secteur comme Borey Sok ou Philippe Astor, le constat économique de la Commission Olivennes sur l’état de l’industrie de la musique et du cinéma en France est faux.


Pourquoi ?


Parce qu’il est basé sur une vision du secteur développée par Olivier Bomsel et le CERNA depuis 2004.


Depuis 2004, Olivier Bomsel et le CERNA développent l’idée selon laquelle la pénétration du haut-débit en France est la cause principale du téléchargement massif et illégal de contenus musicaux et vidéos sur Internet. Cette vision a été développée au cœur d’un rapport intitulé “Enjeux économiques de la distribution de contenus” publié en janvier 2004. A l’époque en se basant sur la mise en évidence de la corrélation entre le taux de pénétration du haut-débit en France et l’augmentation du nombre d’usagers du peer-to-peer, le CERNA proposait comme solution au piratage la taxation de l’upload. Ce rapport avait été alors vivement critiqué par de nombreux économistes qui avaient fustigé dans le texte la naïveté de la proposition réglementaire et la légèreté des raisonnements économiques exposés. Malgré ces critiques et sans mise à jour de leurs analyses économiques, le CERNA s’est évertué à développer des travaux de recherche et, ce qui est plus grave, des recommandations réglementaires sur le sujet. Pour preuve, on retrouve cette hypothèse de travail fallacieuse dans des documents de travail du CERNA publié en Novembre 2005 soit plus de deux ans après la critique initiale.



Pour comprendre pourquoi le CERNA et Mr Bomsel s’accrochent à cette logique, il est nécessaire de comprendre le fondement de leur raisonnement économique. On le trouve exposé sur le graphique suivant extrait de l’un de leurs documents de recherche :



Que dit le graphique précédent ? Il prétend que le peer-to-peer, c’est-à-dire l’accès à des contenus musicaux et vidéos gratuits, est une subvention à l’accès à Internet. En d’autres termes, la demande pour le haut-débit serait plus élevée parce que les consommateurs anticiperaient la consommation gratuite de biens culturels. Le CERNA en conclu donc que les principaux bénéficiaires du peer-to-peer sont les fournisseurs d’accès à Internet d’où la recommandation de taxation de l’upload de 2004 et la notion que défend Olivier Bomsel de pillage numérique de l’industrie culturelle par l’industrie des réseaux.


Cette vision est élégante, didactique, médiatique voire bankable comme on dit dans l’industrie du contenu. Plus de haut-débit, plus de piratage et son corolaire : plus de piratage, plus de haut-débit.


Si cette rhétorique n’a pu aboutir en 2004 à la mise en place de la taxation de l’upload, elle se retrouve aujourd’hui sous la plume de Denis Olivennes, qui par exemple lors de son chat avec les internautes de Libération déclare : « on sait que le piratage développe internet » ou bien « la disparition de 40% des revenus de la musique en cinq ans, en France, s’explique tout de même principalement par l’explosion du piratage grâce à internet à haut débit sic ».


Que Mr. Olivennes n’ait pas suivi l’ensemble de la recherche académique sur ce sujet au cours des quatre dernières années n’est certes pas condamnable en soit. Au moins aurai-t-il pu demander à l’économiste de sa commission de lui fournir une revue de la littérature à jour au lieu de se baser presqu’exclusivement sur un article daté de 2004. Car, au cours des quatre dernières années, aucun article économique « sérieux » c’est-à-dire publié dans une revue scientifique à comité de lecture n’a pu montrer de façon convaincante que la baisse des ventes de disques était liée au haut-débit et à l’usage du peer-to-peer. Les controverses au sein de la communauté académique ont d’ailleurs été fortes comme en témoigne l’empoignade méthodologique Stan Liebowitz Vs. Oberholzer-Gee.


Constat d’échec sévère donc pour le monde académique qui se retrouve dans l’incapacité de démontrer l’existence et de mesurer l’ampleur d’un phénomène qui nous est décrit de manière aussi simple par la Commission Olivennes.


Face à cet échec relatif des économètres, la seule quasi certitude est que le phénomène de substitution entre ventes de CD et l’usage des réseaux peer-to-peer est bien plus complexe que ce l’on veut bien nous le laisser entendre. Aucune approche économétrique sérieuse ne permet, à l’heure actuelle, d’incorporer l’ensemble des éléments structurants des nouveaux rapports qu’entretiennent les consommateurs avec la musique numérique.


Alors devant l’échec des économètres à statuer sur le sujet, faisons néanmoins l’hypothèse que le haut-débit et le peer-to-peer sont responsables de la baisse des ventes de CDs. Comme il est difficile pour un économiste de l’INSEE d’annoncer que l’inflation n’est pas aussi forte que le sentiment d’inflation, le bon sens ne nous permet pas de nier que l’industrie du disque a vu ses revenus diminué de plus de 40% au cours des dernières années et qu’elle est actuellement en situation de crise.


Face à cette industrie en crise, tout économiste chargé de mettre en place un de soutien visant à accompagner les impacts de la numérisation des contenus et des moyens de diffusion sur les industries culturelles n’utilise plus alors l’économie comme science positive (i.e une science qui me permet de décrire et analyser un phénomène économique) mais comme science normative (i.e une science qui me permet de rendre « le monde meilleur » comme le dit Jean Tirole Médaillé d’Or du CNRS). Dans un cadre normatif, l’objectif n’est certainement pas de maximiser seulement le surplus du producteur, i.e le profit des entreprises. Il s’agit de maximiser le bien-être social (concept normatif barbare inventé par les économistes publics afin de mesurer l’efficacité d’un marché). Le bien-être social est la somme du surplus des producteurs (i.e la différence entre le prix facturé au consommateur et le coût de production du bien vendu pour la quantité vendue sur le marché) et du surplus des consommateurs (i.e la différence entre le prix payé par le consommateur sur le marché et sa volonté à payer pour le bien). Hors dans les analyses du CERNA, le consommateur et l’augmentation de son surplus lié à l’utilisation du haut-débit et des réseaux peer-to-peer est systématiquement occulté. Ce choix méthodologique est étonnant car des travaux académiques ont justement montré que l’augmentation du surplus du consommateur est supérieure à la perte des revenus de l’industrie (Rob & Waldfogel 2006).


En outre, pour les plus économistes des lecteurs, il peut être utile de rappeler que l’utilisation d’un modèle ou seul compte la maximisation du surplus du producteur, découle d’une hypothèse de rationalité typiquement monopolistique. Cette hypothèse fait fit par conséquence, du fait de sa puissance sur le marché (du fait de l’absence de concurrence), des « sectes de charlatans » que représentent par exemple les associations de consommateurs et telles que les qualifie Mr Bomsel.


Cette négation, voire ce déni du consommateur comme élément essentiel de l’analyse de l’efficacité d’un marché est troublante de la part d’un économiste comme Mr Bomsel qui se retrouve impliqué dans le cadre de la Commission Olivennes dans des décisions d’intervention publique.


Sans vouloir douter de l’intégrité de Mr Bomsel et pour soutenir notre propos, on ne peut néanmoins s’empêcher de signaler que Mr. Bomsel est aussi producteur de contenus audiovisuels comme l’indique sa bio personnelle et sa fiche IMDB et qu’une partie de ses travaux de recherche ont été financés dans le cadre du projet européen Medianet et du Projet RIAM-ANR CONTAGO et CONTAGO2 au sein desquels sont impliqués de nombreux acteurs de l’industrie culturelle en place. Ces deux éléments peuvent à leur tour expliquer le parti-pris théorique adopté par ce dernier.


Par conséquent et pour synthétiser le raisonnement exposé, la Commission Olivennes tout d’abord part d’un constat économique « invérifiable » au sens académique et ensuite met en place des recommandations qui ne prennent en compte que la composante industrielle du marché. L’article publié par Olivier Bomsel dans Libération vient confirmer cette analyse. Plus troublant encore, le ton employé par Olivier Bomsel fait courir un risque à la mise en place des recommandations émises par la Commission Olivennes. Commission qui avait choisi contrairement aux initiatives passées une approche non arrogante dans leur communication. Dommage…


Reste que huit ans après l’apparition de Napster, on peut s’interroger sur le manque d’innovation de cette industrie qui n’attend comme seul sésame à sa survie : la pénalisation de ces futurs consommateurs, le verrouillage de l’innovation dans le domaine de l’accès à la musique numérique et le verrouillage des conditions d’usage de la musique numérique. Entre temps les artistes font toujours de la musique ; et je parle là de tous les artistes, non pas uniquement de ceux signés qui produisent, enregistrent et se produisent en concert. Alors bien sûr ces derniers ne sont pas tous bénéficiaires de la SACEM, ni ne touchent d’avances sur enregistrement de la part d’Universal. Ils sont toutefois disponibles pour tous les consommateurs de façon gratuite sur des plateformes comme MySpace, Airtist, SoundTribes, Jamendo, CQFD, Wizz, Dailymotion et Youtube . Certaines de ces plateformes pensent à les rémunérer ou à les programmer en concert s’ils ont du succès.


Alors oui, toutes ces initiatives sont bancales, économiquement non viables et surtout méprisées par les institutionnels en place qui se permette de déclarer « citer moi 10 ou 100 artistes qui vivent de la musique sur Internet ». Je prends le pari que demain les artistes les plus motivés d’entre eux trouveront les moyens de leur démontrer que ce n’est pas la culture que l’on assassine mais bien l’apparition d’une nouvelle forme d’expression culturelle au sein de laquelle la France devra aussi trouver sa place sur la scène internationale.


Pour conclure, je voudrais donner un éclairage historique à cette lutte fratricide qui existe entre les producteurs de contenus et les développeurs de technologie depuis l’apparition de Napster. Cette perspective est tirée d’un livre de Edward J. Epstein sur l’industrie cinématographique aux USA intitulé The Big Picture et qui traite dans son premier chapitre de la naissance d’Hollywood. D’après l’auteur de ce livre, Hollywood a été en partie créé par Adolph Zucker (futur fondateur de la Paramount) qui dans les années 1900 décide de traverser les Etats-Unis de la côte Est à la côte Ouest pour échapper au brevet de Thomas Edison sur les caméras, les projecteurs mais aussi la fabrication des pellicules de cinéma. A l’époque les avocats d’Edison poursuivait systématiquement l’ensemble des producteurs de films qui essayait d’échapper aux brevets. La police coopérait activement afin de saisir les contenus pirates et empêchait la distribution des films produits. En plus de ces problématiques liées aux brevets technologiques, l’auteur note que l’exil d’Adolph Zucker était aussi motivé par des raisons « idéologiques et culturelles ». Les représentants d’Edison étant en majorité des membres de l’establishment américain alors que l’ensemble des producteurs de films étaient des nouveaux immigrés venus d’Europe. En 1916, il fonde à Hollywood la Paramount.

Toute ressemblance avec une situation actuelle et des acteurs en présence serait purement fortuite…



Rémi Douine, Doctorant en Sciences Economiques à Télécom Paris et membre du bureau des Catalyseurs Numériques. Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que son auteur.

2 commentaires

  • blabarth 3 décembre 2007 à 10:59

    Bravo, un article sérieux, étayé et (ce qui n'est pas la moindre de ses qualités) courageux. Si la fine fleur de la recherche reste entre les mains de tels cerveaux sachant également manier la plume, la (très) vieille-garde n'a qu'à bien se tenir…

  • vivamusica 3 décembre 2007 à 13:51

    CITATION(Catalyseurs Numériques @ 02/12/07 - 22:04) [snapback]513188[/snapback]

    <p>Réflexions et perspectives économiques sur le Rebonds publié par Olivier Bomsel, économiste membre de la Commision Olivennes</p>

    Lien: http://www.generationmp3.com/catalyseurs-n…index.php?p=246

    Très bon article. Félicitation !
    a la question "mais que fait l'industrie en crise depuis 8 ans ?
    réponse, certes pas grand chose. Mais le plus impressionnant, dans ce secteur en crise, plein de gens de bonne volonté, on est confronté à une incompréhension totale de la situation du marché ?
    L'inconvénient du SNEP, guide et repère pour plus d'un, c'est qu'il a énormément caricaturé les partiques numériques (ou été abusé par des analyses un peu rapides).
    Aujourd'hui, de nombreuses initatives commencent à naitre même si elles ne s'inscrivent pas toujours dans une logique d'entreprise de la part des prod/editeur/Distributeur.

    Faut pas désespérer, avec moins de caricature, moins de naîveté comme la commission Olivennes nous en a offert, des solutions concrète vont apparaitre…

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  • François Pellegrini au Parlement Européen » Internet [...]

    […] industries culturelles proposent également, sous couvert de « lutter contre le piratage », de taxer l’« upload », c’est-à-dire la remontée d’informations à partir des ordinateurs des internautes. […]

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